Pourquoi je crois plus à l’équilibre qu’à la performance

La performance est devenue un mot réflexe. Dans les organisations, dans le sport, dans la technologie, elle s’impose comme une évidence. Il faut aller plus vite, être plus efficace, optimiser davantage. Cette injonction est rarement remise en question, tant elle semble aller de soi. Pourtant, avec le temps et l’expérience, j’en suis venu à une conviction différente : la performance sans équilibre est rarement durable.

Cette conviction ne s’est pas construite en opposition à l’exigence. Elle s’est construite par accumulation. Accumulation d’expériences, de rôles, de responsabilités, mais aussi d’activités qui n’ont, en apparence, rien à voir entre elles. Lutte, basketball en street, randonnées pédestres, randonnées en roller, moto. Aucune de ces pratiques ne vise la performance pure. Toutes exigent en revanche une forme d’équilibre.

Dans la lutte, la force brute ne suffit jamais. Celui qui cherche à dominer sans maîtriser son centre de gravité finit par chuter. En basketball de rue, sans arbitre et sans cadre institutionnel, la performance individuelle est vite sanctionnée si elle se fait au détriment du jeu collectif. Dans la randonnée, l’excès de rythme se paie plus tard, parfois loin du point de départ. Quant à la moto, elle rappelle en permanence une réalité simple : la performance n’a aucun sens si elle met en péril la trajectoire.

Ces expériences m’ont appris que l’équilibre n’est pas une posture confortable ou molle. C’est une discipline. Elle demande de savoir quand accélérer, mais aussi quand ralentir. De reconnaître ses limites, non comme des faiblesses, mais comme des repères. Elle impose une attention constante à l’environnement, aux autres, et à soi-même.

Dans le monde professionnel, cette leçon prend une résonance particulière. Les systèmes d’information, comme les organisations, sont souvent poussés vers des objectifs de performance mesurables : délais, disponibilité, coûts, volumes. Ces indicateurs sont nécessaires. Mais lorsqu’ils deviennent l’unique boussole, ils finissent par masquer des fragilités plus profondes. Une équipe sous tension permanente peut tenir un temps. Un système sur-optimisé peut fonctionner un temps. Puis l’équilibre se rompt.

Diriger un système d’information m’a appris que l’équilibre est souvent invisible. Il ne se voit pas dans un tableau de bord. Il se perçoit dans la capacité d’une organisation à absorber un imprévu, à prendre du recul, à ajuster sans se désunir. Cette capacité repose autant sur des choix techniques que sur des choix humains. Elle dépend du rythme imposé, des marges laissées, de la manière dont la pression est distribuée.

L’équilibre est également une question de temporalité. La performance cherche des résultats immédiats. L’équilibre s’inscrit dans le temps long. Lorsqu’on est marié et parent, cette perspective s’impose presque naturellement. Les décisions que l’on prend aujourd’hui ne produisent pas toutes leurs effets immédiatement. Certaines construisent, lentement, un cadre plus solide. D’autres fragilisent, sans que cela soit visible sur le moment.

C’est sans doute pour cette raison que je me méfie des discours qui opposent performance et prudence, ambition et responsabilité. L’équilibre n’est pas le contraire de la performance. Il en est la condition. Une organisation équilibrée n’est pas moins ambitieuse ; elle est simplement plus lucide sur ce qu’elle peut soutenir dans la durée.

Cette lucidité est exigeante. Elle suppose de renoncer à certaines victoires rapides, à certaines optimisations séduisantes, à certaines promesses trop belles pour être tenues. Elle impose aussi d’accepter que tout ne soit pas maximisé en permanence. Mais ce renoncement apparent est souvent le prix à payer pour une performance plus profonde, moins spectaculaire, mais plus robuste.

Aujourd’hui, je crois profondément que les systèmes les plus solides ne sont pas ceux qui vont le plus vite, mais ceux qui savent durer. Ceux qui intègrent des marges, des respirations, des capacités d’adaptation. Ceux qui ne confondent pas tension permanente et excellence.

Croire à l’équilibre plutôt qu’à la performance n’est pas un choix de facilité. C’est un choix de responsabilité. Un choix qui engage autant la manière de concevoir des systèmes que la manière de se projeter dans le temps. Et c’est peut-être, paradoxalement, ce qui permet d’aller le plus loin.